Billet d'humeur 1

par Mathilde Pagnat

Présidente RP63

 

« Nous devons toujours prendre parti.

La neutralité aide l’oppresseur, jamais la victime.

Le silence encourage le persécuteur, jamais le persécuté ».

(Elie Wiesel, philosophe juif déporté en 44, émigré en Amérique, Prix Nobel de la paix en 1986)

Présidente du Réseau depuis maintenant 2 ans, je vous livre ici un commentaire autour de la situation que notre profession traverse. Ce réseau, créé en 2006 est né de quelques-unes exerçant en service de médecine, qui par leur engagement ont souhaité se parler de leur pratique auprès de patients concernés par la maladie somatique.

 

L’association réunit des psychologues de toute obédience, l’orientation de travail et l’enseignement auquel chacun se réfère n’est pas unique. Nous avons choisi une mosaïque réalisée par Gaudi au parc Guell de Barcelone pour représenter notre association et la pluralité des praticiens qui la composent ou qui la suivent, en nous attachant à l’idée d’un titre qui nous fédère sans pour autant annihiler le champ de travail de chacun. Les membres du bureau donnent cependant un cap par ses propositions de mises au travail dans le champ de la clinique psychanalytique, via différentes actions : une analyse des pratiques professionnelles conduite par une intervenante psychanalyste de l’ECF, des réunions cliniques … ; En somme, l’association propose un travail de réseau entre les professionnels d’institutions du 63, un lieu d’adresse où chacun peut prendre la parole sur son exercice, il invite à la rencontre pour favoriser l’accompagnement des personnes et de leurs proches.

 

Ma réaction à l’annonce de l’arrêté du 10 mars 2021 a été une grande stupeur !

Depuis plusieurs années maintenant, nous assistons à un glissement autour de notre profession, le champ de la science médicale se dissémine sur notre profession. Si certains psychologues ont été rassurés par la promesse d’une reconnaissance, très rapidement nombreux sont ceux qui ont découvert la supercherie. Amadoués par un désir d’ordre là où la société se trouve mise à mal, il me semble que nous n’avons pas vu arriver ce qui se jouait de façon latente. Le corps augmenté, la médecine prédictive, le discours omniscient, ont comme poussé à confondre sciences médicales et sciences humaines, serrant les signifiants de plus en plus autour du cerveau. Le sujet dans le désarroi, en demande d’aide, se trouve de plus en plus effacé derrière des explications neurologiques toutes trouvées.

Tout cela est sans compter sur un point central, une indication précieuse - que dans notre champ de la psychologie clinique et de la psychanalyse nous explorons sans cesse -  la faille entre la demande et le désir. Dès 1966, Jacques Lacan nous précisait et différenciait, lors d’une conférence avec les médecins de La Salpétrière, Besoin/Demande/Désir, je cite : « Quand le malade est envoyé au médecin ou quand il l’aborde, ne dites pas qu’il en attend purement et simplement la guérison. Il met le médecin à l’épreuve de le sortir de sa condition de malade ce qui est tout à fait différent, car ceci peut impliquer qu’il est tout à fait attaché à l’idée de la conserver. Il vient parfois nous demander de l’authentifier comme malade, dans bien d’autres cas il vient, de la façon la plus manifeste, vous demander de le préserver dans sa maladie, de le traiter de la façon qui lui convient à lui, celle qui lui permettra de continuer d’être un malade bien installé dans sa maladie ».

Les psychologues d’institutions, concernés par l’accompagnement de patients atteints de maladies graves et de leurs proches, ont je crois, pu constater, il y a longtemps, l’émergence d’une confusion des disciplines et la généralisation de la logique médicale, avec par exemple la conception de la douleur : celle-ci devient affaire de transmissions neuronales qui s’enregistrent et persistent, on édicte que l’on peut apprendre à gérer la douleur, l’endormir, la faire taire quand elle est trop bruyante, que la douleur comporte des phases à traverser… Un égarement dans la profession semble s’être dessiné, on invite de moins en moins les personnes à parler. « Faire ce travail de se tenir à distance des discours autres (de la science, de la médecine…), pour entendre quelqu’un et voir l’ouverture que cela procure » est une indication précieuse pour entendre l’intime et restaurer la dimension de la parole. Il faut également sortir de la sidération, dans laquelle cette pensée normative unique, aujourd’hui affichée au grand jour, peut nous noyer.

L’accueil des personnes en souffrance est en danger dans les institutions publiques, les fermetures des centres de soins ouverts à tous, ou leur réduction « aux troubles avérés sévères …», la transformation des réseaux en « plateformes techniques », comme c’est le cas pour les réseaux d’accompagnement de soins palliatifs, sont autant de décisions qui réduisent les possibilités de rencontres, diluent tout engagement, et esprit de solidarité. Il est aussi à craindre que l’adresse que nous trouvions auparavant, (je vous adresse à Monsieur X*** au Dr Y***) disparaissent. Les plateformes techniques, si nous y consentions, seraient autant de lieux où le turn-over des professionnels déresponsabiliserait le clinicien, le forçant à laisser son éthique, c’est-à-dire son désir, au vestiaire. La personne ne pourra plus s’adresser à quelqu’un, elle sera étiquetée, puis assignée à « un programme d’intervention avec des outils de communication améliorée, augmentatifs.. » selon les recommandations de l’HAS qui sont avancées comme le référentiel unique à observer par les psychologues.

 

 

Comment se mobilise le réseau ?

Jusque-là l’association se trouvait dans une sorte de léthargie.

L’arrêté réveille, la mobilisation se produit.

Aussitôt, nous indiquons clairement la position de RP63, et nous proposons à nos adhérents et participants les actualités ; nous les invitons à se renseigner, nous transmettons les documents, rapports, communiqués des fédérations, syndicats, inter-collèges de centres hospitaliers…

Ainsi, engourdis pas cette actualité où déferlent les annonces : liste des programmes d’intervention à destination des enfants, ordre des psy, chèque psy-étudiant, forfait 10 séances enfants…  il apparaît que nous avions besoin d’un réveil.

Avec le bureau, nous avons décidé d’écrire au député de la majorité du Puy-de Dôme, Mme Thomas afin de recueillir sa position sur la question de l’arrêté du 10 mars. Nous lui proposons également une discussion avec des représentants de RP63.

Nous avons également décidé d’organiser une rencontre virtuelle pour que chaque psychologue de notre mosaïque puisse débattre de cette actualité ; et cela nous a amené à un nouvel engagement : nous avons activé une nouvelle façon d’échanger avec nos participants en créant une page Facebook qui s’ajustera mieux à la mouvance des actualités de notre profession et se fera relais de façon plus soutenue, des mobilisations, des congrès, des journées de travail. Le site internet de notre association est également maintenant visible depuis google : assorp63.com ; et nous travaillons à la création de notre instagram.

Nous avons réaliser également une affiche pour faire savoir au grand public ce qui se joue et qui pourra être un outil dans nos institutions et cabinets (disponible sur ce site dans la partie évènements)

J’ai également répondu à l’appel d’une conversation avec Mme Valentine Dechambre, philosophe et psychanalyste en vue d’un article pour une revue Lacan Quotidien. Ce billet d'humeur est le produit de cette conversation.

 

Nos premières mobilisations et ce récent réveil convergent vers un positionnement plus affirmé, appelant rigueur et vigilance pour faire entendre dans nos institutions que le désir s’éteint à coup de  normes et de règles généralisées.

Pour ma part, je fais résonner cela dans les institutions où j’exerce,  en diffusant dans les services de médecine l’enjeu de cet arrêté, en parlant avec mes collègues du collège du CHU, et ceux du bassin lyonnais. Pour cela, je m’appuie sur mon désir revivifié par le discours engagé de la psychanalyse, appelant à la responsabilité de chacun, le positionnement trouvé dans les instances qui nous représentent (communiqué du collectif national inter-collèges des psychologues, SNP),  le  forum organisé par l’ECF, le Manifeste M3P…

 

Prendre en compte la complexité clinique de l’accueil des personnes en souffrance ne peut se faire en réduisant le travail des psychologues à une conception technique, normée qui dénie toute subjectivité, vidant de sa substance l’accueil de la parole, et en nous mettant en ordre de marche. Faire le pari de soutenir la parole pour que la personne puisse trouver un nouage dans son existence, exige de faire place à la surprise, la nuance, à l’intranquillité.

Je vous donne rendez-vous le 10 juin 2021 pour nous rassembler au cours de ce mouvement de grève des psychologues.

Billet d'humeur 2

 

Par Corinne Pultz-Cargou

Trésorière

 

Depuis plusieurs années nous percevons que notre spécificité de n’être pas relégué au rang médical pour la santé ou éducatif pour les centres d’accueil d’enfants et d’adolescents dérange.

            Depuis 2020 nous assistons à une déferlante d’annonces, de rapports et de mesures qui sous couvert de bienveillance pour notre profession et le patient n’ont pour seul objectif d’utiliser le psychologue, de l’instrumentaliser en le réduisant à un simple exécutant.

            Le principe du remboursement des psychologues, s’il peut être séduisant, constitue un moyen de placer le psychologue sous la tutelle du pouvoir médical par les règles imposées pour bénéficier de ce remboursement.

            Une tentative à laquelle les psychologues en institution ont déjà à se défendre dans leur service ; la différence ici c’est que ce n’est plus tenté au décours d’une pratique professionnelle mais énoncé clairement dans des textes officiels :

 

  • Rapport IGAS 2020-2021 relatif au CMP

  • Rapport de la cours de compte 2021

  • Chèque psy pour les étudiants (mesure du 21/01/2021) 

  • Mutuelles et Assurances qui s’engagent à rembourser des consultations psychologiques (annonce du 23/03/2021)

  • Proposition de loi pour la possibilité de prise en charge d’enfants de l’ASE par des psychologues libéraux (07/04/2021)

  • Forfait 10 séances prépayées pour les enfants (mesure du 11/04/2021)

 

Au-delà de placer le psychologue sous les décisions médicales, ne nous leurrons pas, le remboursement des psychologues libéraux permet de pallier au manque de psychologues dans des lieux d’accueil publics et les patients se verront adressés à un psychologue libéral par une plate-forme technique. C’est un abandon du service public.

 

Après ces annonces, la proposition sur la création d’un ordre de psychologue enregistrée le 07 avril 2021 laisse entendre dans son introduction la volonté de contrôler la profession toujours sous couvert d’un discours qui pourrait être rassurant, flatteur.

Ce projet finit par l’énoncer clairement en prévoyant l’ajout d’un titre « Psychologue » au code de la santé et ainsi de faire du psychologue un professionnel de la santé.

 

L’arrêté du 10 mars 2021 poursuit puisqu’il impose aux psychologues les décisions thérapeutiques par une liste précises des « modèles thérapeutiques, de programme psycho-éducatifs, de remédiation cognitive, d’outils de communications améliorés augmentatifs » que le psychologue doit appliquer.

 

 

De quel que courant que nous soyons, et c’est bien là la volonté de notre association, de cette mobilisation, celle de nous rassembler quel que soit notre courant, notre école puisque ces mesures nous touchent tous, menacent le cœur de notre profession.

Effectivement ces mesures nous dépossèdent de ce qui fait le fondement de notre profession en ne nous reconnaissant aucune compétence puisque réduit à appliquer les programmes pré-choisis par l’HAS, en nous privant de notre indépendance essentielle à la singularité de notre profession, en nous privant de notre capacité de décisions de l’orientation thérapeutique et de la responsabilité de nos actes.

Et ainsi de perdre l’essence de notre spécificité qui est l’écoute du patient.